Robin Jund

Carnets

Fragments d'une recherche photographique.

La seconde mort

La mort fait disparaître les corps.

L’oubli fait disparaître les existences.

Je me demande parfois laquelle des deux survient en premier.

Il suffit de quelques générations pour qu’un visage devienne un nom. Puis qu’un nom devienne une date.

Curieusement, certains de nos ancêtres nous survivront peut-être plus longtemps que nous-mêmes. Je me demande si l’oubli travaille plus sûrement que le temps.

Les seuils

J’ai longtemps cru photographier des ruines.
Puis j’ai compris que ce n’était pas tout à fait vrai.

Ce qui m’attire n’est pas la ruine, mais le moment qui la précède ou qui lui succède. Cet instant où une chose n’est déjà plus ce qu’elle était, sans être encore devenue autre chose.

Une maison abandonnée n’est plus vraiment une maison. Elle n’est pas encore un paysage.
Une route est toujours entre un départ et une arrivée.
Une friche hésite entre l’industrie et la forêt.

Même les photographies anciennes semblent suspendues entre la mémoire et l’oubli.

Je crois que je photographie des seuils. Ces lieux où le monde paraît retenir son souffle, quelques instants avant de changer de nom.

Pourquoi est-ce que je reviens toujours vers les pylônes ?

Je pourrais dire qu’ils découpent le paysage, qu’ils dessinent des lignes ou qu’ils témoignent d’une présence humaine.

Mais aucune de ces réponses ne me satisfait vraiment. Ce qui m’attire est peut-être ailleurs.

Dans leur permanence. Dans leur capacité à survivre aux usages qui les ont fait naître.

À quel moment une infrastructure cesse-t-elle d’être un outil pour devenir une trace ?

Les lieux de passage

On dit qu’une route est un lieu de passage.
Mais une maison l’est tout autant.

On y passe quelques années. On y laisse des objets, des voix, des habitudes.
Puis on s’en va.

La maison reste encore un peu. La mémoire, elle, est déjà partie.

Peut-être que tous les lieux sont des lieux de passage ? Il faut simplement attendre assez longtemps.

Les lieux oublient-ils ceux qui les ont habités ?

Les bâtiments changent de fonction.

Les paysages changent d’usage.

Les générations se succèdent.

Et pourtant, certaines présences semblent persister longtemps après avoir disparu.

Je me demande parfois si l’oubli est vraiment une propriété de la mémoire, ou simplement une autre manière d’habiter les lieux.

À partir de quand un paysage devient-il une archive ?

Les paysages conservent des choses que nous oublions.

Une ancienne route, un mur écroulé, quelques arbres plantés selon un alignement aujourd’hui incompréhensible.

Je me demande parfois si un paysage ne raconte pas moins ce que nous voyons que ce qui a disparu depuis longtemps.

Quand une photographie cesse-t-elle d'être un document ?

Une photographie montre toujours quelque chose qui a existé.

Mais elle finit parfois par raconter tout autre chose.

À mesure que les lieux changent, les images se déplacent elles aussi.

Je me demande si le temps ne transforme pas chaque photographie en une question que son auteur n’avait jamais pensée.

Qu'est-ce qui résiste vraiment ?

Nous parlons souvent de ce qui disparaît.

Les espèces. Les paysages. Les usages. Les mémoires.

Mais je reviens toujours vers ce qui demeure.

Non parce que cela serait immuable, mais parce que sa persistance raconte parfois davantage une époque que sa disparition.

Je me demande si photographier consiste moins à documenter l’effondrement qu’à chercher ce qui lui résiste.

Que voit-on vraiment dans une ruine ?

On dit souvent qu’une ruine témoigne d’un passé disparu.

Pourtant, ce qui me frappe est moins ce qu’elle fut que ce qu’elle continue d’être.

Je me demande si une ruine n’est pas avant tout un lieu où plusieurs temps coexistent encore.

Photographie-t-on vraiment un arbre ?

Ou photographie-t-on une durée qui dépasse largement notre propre existence ?

Chaque arbre semble appartenir à une échelle de temps différente de la nôtre.

Lorsque je les photographie, je me demande souvent si le sujet n’est pas moins l’arbre lui-même que la place dérisoire qu’occupe une vie humaine à côté de lui.

Une route disparaît-elle vraiment lorsque plus personne ne l'emprunte ?

Une route n’est jamais seulement une ligne.

C’est une décision ancienne qui continue d’organiser un territoire longtemps après que ceux qui l’ont tracée ont disparu.

Je me demande parfois si les paysages ne sont pas faits autant de ces décisions oubliées que de leur géographie.